Le onze octobre dernier, la municipalité d’Agadir, dirigée par le maire socialiste Tarik Kabbaj avait organisé une journée à la mémoire du militant socialiste, journaliste et député, Mohamed Benyahia, à laquelle j’ai eu l’honneur d’être le seul espagnol invité. Voici l’adresse que j’ai fait aux quelques cinq cent socialistes invités parmi lesquels se trouvaient des vieux amis tels que Abdellatif Jebrö, Fathallah Oualalou, Mohamed Achaari, inspirateur avec Mohamed Benyahia de la revue socialiste *Al Balagh*. Et Zakya Daoud, ici à mes côtés, qui avec son mari avait crée la revue *Lamalif* qui deviendrait une référence pour un journalisme alternatif à celui des medias officiels et officieux de la Monarchie marocaine pendant ces années qui a juste titre ont été qualifiés d’années de plomb.
Mon Intervention au cours du rassemblement qui réunit à Agadir quelques huit cents personnes parmi lesquelles des militants socialistes, des dirigeants nationaux de l'USFP, citoyens et amis du défunt.
Domingo del Pino Gutiérrez, 11/10/2008
Le 18 août dernier Mohamed Benyahia, un des premiers et plus actifs démocrates marocains, est décédé à l’âge de 69 ans. Sa vie politique et son activité avait commencé aux années cinquante et soixante cruciaux dans l’histoire récente du Maroc. Le 26 Février 1961 le roi Mohamed V était mort et son fils le Prince héritier Hassán lui succéda. Avec le nom de Hassán II il allait rester aux commandes presque les quarante ans réglementaires des dictateurs.
Je venais d’arriver à Rabat pour travailler comme interprète à l’Ambassade de Cuba à la capitale marocaine. Ce grâce à ce travail que j’ai eu l’opportunité de rencontrer la plupart des hommes du mouvement national marocain, à l’époque le parti de *l’Istiqlal* (l’indépendance) qui groupait alors tous ceux qui se scinderaient par la suite pour des raisons stratégiques ou tactiques et personnelles différentes.
Je n’ai pas rencontré personnellement Mohamed Benyahia à l’époque mais certainement j’entendait souvent parler de lui parmi d’autres jeunes et moins jeunes qui étaient ses compagnons, tels que Fathallah Oulalaou, Abdellatif Jebrö, Abderrahman Youssoufi, Mohamedfqih Basri, Mehdi Alaoui, et tant d’autres dont plusieurs par la suite deviendraient mes amis.
Une partie de l’Istiqlal, celle qui prendrait le nom d’*Union Nationale des Forces Populaires*, et plus tard l’*Union Socialiste des Forces Populaires*, débattait déjà sur quelle attitude adopter envers le nouveau Roi qui tout au long de son étape de Prince héritier ne s’était pas signalé par ses qualités de démocrate.
C’était une étape dans laquelle la révolution algérienne lancé en 1954 au congrès de la*Soummam* avait eu dans le Maroc de Mohamed V une base de repli et un sanctuaire et aussi un centre à partir duquel se faire connaître dans le monde. Son influence parmi les marocains démocrates était considérable au point qu’en 1963 lorsque le Maroc attaqua l’Algérie pour une question territoriale plusieurs marocains se solidarisèrent avec elle. Certains d’entre eux furent condamnés même à la peine de mort dans des procédures judiciaires douteuses qui deviendraient courantes par la suite pendant le règne de _ l’Emir al Mouminim_ Hassán II.
L’Armée nationale de Liberation marocaine
Ce débat sur l’attitude envers le nouveau roi était devenu nécessaire á cause de la cruauté avec laquelle le Prince héritier avait réprimée en 1958 autant la révolte du Rif que le soulèvement de l’Armée de Liberation Nationale dans le Sud présaharien et en partie saharien, littéralement écrasé manu militari sous la supervision et même la participation directe du Prince. C’était une époque dont on parlait du *Maghreb des peuples* que l’on opposait au *Maghreb des Etats*. Les itinéraires politiques d’hommes importants au sein du mouvement national marocain, tels que Mohamed fqih Basri, Abderrahman Youssoufi, et des journalistes tels que Mohamed Benyahia, et Hamid Berrada, passèrent souvent par Alger et parfois recalèrent aussi à la Havane.
Mois aussi je suis parti de Rabat pour la Havane pour quelques jours de vacances et je suis resté sept ans. Je ne suis retourné au Maroc qu’en 1978, deux ans après avoir été engagé par le premier journal de la démocratie espagnole, El Pais. C’était une décision de Eduardo San Martin, à l’époque chef de la rédaction internationale du journal, qui me proposa de partir comme correspondant du journal à Rabat. Les Accords Tripartites de Madrid sur le Sahara occidental avaient réconcilié le roi avec l’opposition, sommé de suivre la Monarchie sur ce domaine ou disparaître.
C’est l’époque ou Mohamed Benyahia, avec tout le prestige qui l’accompagnait, allait contribuer à la transformation de l’USFP dans un parti moderne qui en même temps essayait de modifier les règles du jeu tellement imparfaites que la Monarchie imposait au système politique marocain. Benyahia participait déjà aux efforts de quelques intellectuels socialistes tels que Mohamed Achaari, ici présent, pour doter l’USFP des moyens de communication crédibles qui puissent se faire un espace en tant que médiateurs entre le parti et la société marocaine.
Cette invitation à Agadir m’a obligé à repasser mentalement ces années cinquante et soixante de tant des rêves partagés. Mais tout en réfléchissant je me suis rendu compte de l’abîme de connaissance qui sépare les espagnols des marocains et des maghrebins en général. Je trouve vraiment malheureux que les espagnols ne connaissent pas, par exemple, les nombreux livres de notre cher ami Abdellatif Jebro, le véritable « disque dur » non seulement de l’USFP mais aussi d’une époque révolue à la recherche de son historien. C’est aussi dommage que nous espagnols ne puissions pas lire le livre tout à fait récent de notre amie Zakya Daoud sur les années soixante de la vie politique marocaine conté d’une façon alternative à la version officielle qu’elle avait réussi à si bien présenter à travers les dix huit années d’existence de *Lamalif*.
Lamalif, un référant des progressistes marocainsw
Pendant ces dix huit ans *Lamalif* serait le référant de l’intellectualité progressiste marocaine et d’un Maroc qui ajoutait à la difficulté habituelle des rapports entre dictateurs et démocrates, la complexité d’un système politique à la fois multipolaire et unitaire. Un système ou le champ politique et le champ religieux se sont entrecroisés. Tout cela doublé d’un *Majzen* difficile a saisir par les étrangers avec ses instruments d’analyse de la sociologie Weberienne.
C’est dommage aussi que nos amis marocains ne soient pas familiarisés d’avantage avec notre démocratie et notre système politique et c’est lamentable aussi qu’à une époque ou les migrations massives interpellent à une relation différente avec l’autre, autant du point de vue des perceptions médiatisés dont ils sont victimes que de l’invasion par la politique et les politiciens des espaces qu’en l’occurrence devraient être le domaine réservé de ses acteurs principaux.
Créer des espaces euro-méditerranéens, euro-arabes, de connaissance et reconnaissance mutuelle, directe et non influencé, de réflexion en commun par les citoyens et pour les citoyens, me semble essentiel pour que nos sociétés aient un mot à dire dans un monde et un système en crise ou la fête et finie mais ou ceux qui fêtaient s’efforcent à être les seuls survivants et les seuls toujours gagnants.
Le pari est grand et l’ambition importante parce que l’on ne peux pas le faire sans l’appui des gouvernements et des institutions qui sont les seules pouvoir financer la réalisation de ces objectifs. Conscient de ces limitations je me permet cependant de suggérer ici la création d’une plateforme de relation directe ou virtuelle, absolument informelle et libre, indépendante, de rencontre et de discussion des problèmes que la vie quotidienne nous pose à nous espagnols, à vous marocains, et à tous les maghrebins dans leur ensemble.
Pendant les trente dernières années j’ai beaucoup écouté, beaucoup entendu, et surtout beaucoup appris, de ces marocains dont plusieurs sont aujourd’hui ici à Agadir mais aussi de ces maghrebins, algériens et autres, qui s’efforcent de vivre dans une liberté et modernité non traumatique pour leur culture mais vraiment moderne et libre.
En Occident ont dit que l’alcohol délié les langues. À Agadir j’ai constaté que le *amlou* fait d’huile d’argan produit les mêmes effets le matin lorsque l’on trempe la *Kesra* du pain dans ce mélange épais à tant d’effets curatifs. Mais le pari c’est de ne pas avoir besoin de recourir ni à l’un ni à l’autre pour parler en toute liberté et en toute indépendance. Après tant d’années nous méritons que cette liberté, qui n’est plus en cause dans beaucoup de sociétés de la Méditerranée, puisse présider nos possibles rencontres de la même façon qu’elle a été présente tout au long de cette journée.
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